Heureux qui comme Ulysse a fait un long voyage … Les 640 marins de la Jeanne d’Arc se souviendront longtemps de cette dernière mission mythique qui aura mené le porte-hélicoptères aux confins du monde habitable, où l’homme, malgré sa technologie, n’a pas encore réussi à dompter la nature. Non content d’avoir bravé le fameux Cap Horn, où tant de navigateurs expérimentés se sont échoués, l’équipage de la Jeanne a parcouru près de 730 nautiques, soit plus de 1300 km, à travers les sinueux chenaux de Patagonie. Tel Thésée qui déambulait à travers les dédales du Minotaure, la Jeanne d’Arc a navigué à travers ce véritable labyrinthe géant que sont ces chenaux. Néanmoins, loin de partir à l’inconnu, les marins ont utilisé des cartes très détaillées de la région. Véritable « fil d’Ariane », la route de navigation a évité à l’équipage de se perdre dans le méandre d’îles de la Patagonie.

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A la fois sublimes et austères, on ne sait comment décrire ces lieux où la nature n’a toujours pas été entachée par la main de l’homme. Le climat est certainement trop rude, les terres trop inhospitalières pour permettre à une communauté de s’y développer. Pourtant, la végétation verdoyante semble s’être bien adaptée au climat et recouvre la moindre parcelle de terre non enneigée. Les seuls habitants de ces lieux de désolation sont les otaries et les éléphants de mer. Quelques oiseaux s’y aventurent également et se plaisent à planer au ras de l’eau, malgré les rafales qui soufflent sans relâche. Le silence y est assourdissant. Tout juste entendons nous le bruit du vent qui se faufile entre les montagnes enneigées, semblable à un long soupir plaintif.

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Les bateaux se font extrêmement rares sur cette route maritime légendaire que Magellan, navigateur tenace et génial, emprunta pour la première fois 5 siècles plus tôt. Magellan, Beagle, Le Maire… Autant de grands noms d’explorateurs qui ont franchi ces chenaux et détroits dans le passé. Les marins de la Jeanne sont fiers de suivre leurs traces, à une époque où les navires préfèrent emprunter le canal de Panama pour passer de l’océan Atlantique à l’océan Pacifique. Ces trois jours de traversée resteront profondément gravés dans leur mémoire : chaque jour et chaque nuit passé à naviguer à travers ces milliers d’îles qui composent ce dédale naturel apportait son lot de surprise et d’émerveillement. Jamais la grandeur de Mère Nature ne se sera faite aussi fortement ressentir que dans ce paysage si imposant et quasi surnaturel. Naviguant entre ces gigantesques parois naturelles, notre Jeanne semblait bien humble devant l’immensité et la solitude de ce lieu. La vue des falaises calcaires et des glaciers au reflet bleuté était un ravissement de tous les instants. Les couchers et levers de soleil étaient les instants les plus marquants : la vision de la douce lumière enrobant les montagnes enneigées avait un aspect vraiment remarquable.

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La météo était extrêmement variable. Au grand jamais, même en Bretagne nous n’avions vu le temps changer aussi rapidement que lors de cette véritable Odyssée à travers les eaux intérieures chiliennes. Pluie, soleil, brouillard et grêle se sont succédés avec une rapidité déconcertante. Ce climat, à l’image du paysage, était brutal et indomptable, mais il aura permis aux marins de contempler les chenaux sous toutes ses coutures, toutes ses humeurs … Par ses différentes couleurs, l’eau elle-même aura su se joindre à l’harmonie du paysage : d’une clarté d’émeraude aux ténèbres de l’ébène profond, l’élément de prédilection des marins avait un aspect plutôt inhabituel et étonnant.

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Les marins se rappelleront toute leur vie de cette épopée avec émotion, gardant en tête le caractère mystérieux et onirique de la brume troublant ce paysage si particulier. La Jeanne méritait bien cet enchantement pour son dernier passage.

"Aspirant Alexandre Constantin"